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21/03/2008

1917 au 29 juin 1918

(L’absence de l’en tête, qui a été découpée, ne permet pas de dater précisément cette lettre, mais le fait que Jean y évoque « le pays où il a fait son service » c'est-à-dire Verdun, et la Sainte Louise le 25 Août, laisse penser qu’elle a été écrite fin 1917 avant d’être gazé)


Je suis heureux de profiter d’un moment de repos pour t’envoyer mes meilleurs souhaits de bonne fête.
Je pense que Papa est encore auprès de toi s’il a pu obtenir son mois de vacances.
Il y a quelques temps que vous êtes restés sans nouvelles, mais il m’était presque impossible de vous en donner.
Je suis resté 11 jours et 12 nuits dans un secteur des plus mauvais et où le repos était chose à peu près inconnue.
Le mauvais temps contrariant la marche des opérations, nous avons été obligés de rester à notre poste dans0,80 m d’eau et de boue.
Descendu pour quelques 24 h de repos nous devons remonter, mais j’espère qu’après un bon repos nous remettra de nos émotions.
Jamais je ne me suis vu dans un pareil Enfer, le pays où j’ai fait mon service était réputé à juste cause, mais on peut en parler longtemps sans pouvoir trouver de comparaison pour la lutte qui s’y poursuit jour et nuit.
J’espère ma chère Maman que tu es en bonne santé ainsi que Grand Mère et ma Tante. Le séjour de Papa a du vous sembler bien bon. Espérons que bientôt nous pouvons tous nous réunir.
Reçois de ton fils affectueux ses meilleurs baisers.




Le 8 décembre 1917
Ma Chère Maman,
Je te remercie de ta lettre et de son contenu reçus avant-hier, tu m’excuseras si je n’ai pas répondu tout de suite, mais je suis depuis hier à l’hôpital pour brûlures par les gaz des obus vésicants boches, je suis assez bien touché au ventre et aux parties, ne te fais pas de mauvais sang, j’espère bien m’en tirer quand même.
Avec cela je suis soigné pour bronchite consécutive aux gaz, je suis bien soigné, je n’ai pas à me plaindre.
Tu me feras bien plaisir en m’écrivant un peu, j’espère que ta santé est bonne ainsi que celle de Grand-mère et de la Tante. Je vais écrire à Papa pour lui donner mon adresse, je t’embrasse bien affectueusement.
Ton fils qui t’aime.

Caporal- fourrier au 86ème R. I. 3ème Cie
Hôpital temporaire de Revigny (Meuse)
Salle 45



Salle 39 Revigny le 14 Décembre 1917



Ma chère Maman,

Je viens de recevoir ta bonne lettre du 12 tu vois qu’elle n’a pas mis longtemps pour venir jusqu’ à moi, les brûlures reçues étaient mal placées et me faisaient beaucoup souffrir, mais depuis que j’ai pu être soigné je vais mieux de ce coté là.
Ce qu’il reste surtout, c’est la laryngite, c’est l’effet des gaz qui produisent une irritation du larynx, provoquant des quintes de toux, des vomissements etc.…
Je ne cherche pas à maudire celui qui est cause de toutes nos souffrances, nous souffrons tous les mêmes maux à un degré plus ou moins grand, nous qui avons vécu et qui vivons la dure vie du combattant, la fatigue se fait sentir à certains moments mais le plus cher de nos désirs serait de pouvoir maîtriser et punir ceux qui sont la cause de tout ce que nous endurons.
Notre vie sera vite finie après cette guerre si nous en revenons, nous avons vécu pour un idéal qui servira à ceux qui viendront derrière nous, c’est la seule consolation que l’on puisse avoir.
Je compte bien avec une permission à ma sortie de l’hôpital, je serais bien content de pouvoir passer quelques jours près de toi, je ferai tout mon possible pour cela.
Je pense que ta santé ainsi que celle de Grand-mère et de ma Tante sont bonnes.
J’ai écrit à Papa et à Maurice pour leur annoncer mon entrée à l’hôpital, je n’ai pas encore eu de réponse, je compte bien en recevoir ces jours-ci.
Le cousin Ernest m’a déjà répondu et envoyé de quoi me distraire, journaux etc. Je corresponds toujours avec lui.
Je ne vois plus rien à te dire ma chère Maman, je t’embrasse bien affectueusement ainsi que Gd mère et la Tante.
Ton fils qui, t’aime.
Revigny le 27 Décembre 1917


Chers Parents.


Je pense que mon petit mot vous trouvera réunis auprès de Maman pour passer en famille les fêtes du nouvel an. Je souhaite à chacun une bonne santé et tout ce que vous pouvez désirer de meilleur pour 1918. Je crois que la chose principale serait une Paix bien désirée de tous. Que nous puissions si nous le pouvons nous retrouver tous après tout ce que nous avons enduré. Je pense que toutes les santés sont bonnes. Papa va pouvoir se reposer un peu et prendre des forces pour le blanc.
Maurice se prépare à aller visiter la belle bleue, veinard, pour moi rien de nouveau, notre ambulance part demain, je ne sais pas ce que nous allons devenir, mais ça m’est égal, je reprends bonne mine et ne demande qu’à sortir. Avec mes souhaits et vœux pour Grand-mère Tante et Vous, mes affectueux baisers pour chacun.



Le 31 Janvier 1918
Attention à ma nouvelle adresse !

Ma chère Maman.
Depuis mon départ de Chamalières je n’ai pas beaucoup de temps pour te donner de mes nouvelles. D’abord j’ai trouvé Papa avec une bonne mine et pas trop fatigué par le Blanc. Les premiers jours étaient assez bons comme résultats. J’ai été voir l’oncle Duval en bonne santé ainsi que Paulette et Suzanne. Des trois jours passés en vitesse je n’ai pas perdu une minute. Je suis retourné au Régiment mais au centre d’Instruction Divisionnaire ce qui me permettra de passer encore quelques bons moments assez tranquilles.
Suis en bonne santé et j’espère qu’il en est de même pour toi, Grand-mère et Tante. J’ai fait la commission à Papa pour les achats dont tu avais fait la liste.
Je t’embrasse bien affectueusement ainsi que Grand-mère et Tante.
Ton fils qui t’aime.


Caporal Fourrier au 86ème Régiment. 4ème Compagnie
C. I. D Groupe B
S. P 73

Le 17 Mai 1918

Mon Cher Papa.

Ne crains rien au sujet de la paralysie de la main droite, j’entretiens régulièrement des fonctions pour écrire, manger et boire et si mes nouvelles sont rares par moments, c’est que j’ai peu de choses intéressantes à te dire.
Crois-tu mon petit Père que ton Jean est fâché après toi, je n’ai aucune raison pour cela et je voudrais bien pouvoir t’en donner la preuve en t’embrassant comme je t’aime.
J’ai eu de tes nouvelles par Maurice ce matin même, il me dit que tu vas bien mais qu’il n’en est pas de même pour Maman, je crois bien que les premières chaleurs doivent avoir une mauvaise influence sue ses nerfs.
Il est très content de sa permission, c’est je crois bien le sort de chacun d’entre nous, passer de bons jours et malheureusement c’est trop peu pour faire tout ce qu’on désire faire depuis quatre longs mois. Je suis bien heureux qu’il ait son permis de conduire , c’est toujours une connaissance acquise à bon marché qui peut lui rendre des services plus tard.
Je crois que Tonton a du mouiller sa liquette à faire son déménagement. Nous avons un bon Soleil qui nous retape un peu des mauvais jours d’hiver.
Pour l’instant grand repos à proximité d’une gare d’embarquement pour faire le grand saut un de ces 4 du coté où Emile a été touché . Le moral est bon, il y a du pinard à volonté et ça travaille mieux que toutes les belles paroles.
Je suis resté quelques jours à l’infirmerie pour de violentes douleurs dans le ventre, c’est dû probablement au changement de température, maintenant ça va mieux mais je n’en vaux pas 4.
J’espère que depuis le silence de Bertha , les affaires sont moins mauvaises.
Quand tu écriras à Félix tu l’embrasseras pour moi. J’ai su par Emile que Paulette était au G. L , je lui souhaite de s’y plaire.
Mon copain qui avait laissé sa cantine chez Mr Barlemont est rentré hier, il a pu me donner aussi quelques tuyaux sur ta santé et sur la vie des Parisiens.
Toute la journée je gratte du papier, je ne peux pas croire que ce soit la crise.
Mon Cher Papa je t’embrasse bien affectueusement.
Ton Jean.
P. S Mes amitiés à ces Dames, Me Ducros et Barlemont




Le 23 Mai 1918
Mon Cher Papa

Je t’expédie mon livret de pécule contenant 164 francs de timbres en te demandant de bien vouloir le mettre en sûreté jusqu’au jour où je serai libéré.
Au cas où il m’arriverait un accident tu n’auras qu’à te renseigner pour savoir où tu pourrais toucher cette somme. Je crois qu’il faudrait l’envoyer au Dépôt du Puy pour le faire arrêter définitivement.
Je pense mon cher papa que tu es en bonne santé. Moi ça va bien, je compte bien avant peu quitter le coin de la Marne pour monter vers le Nord.
Le Moral est bon, je t’embrasse bien affectueusement.
Ton Jean.





Cette lettre testament est surprenante et prémonitoire, Jean y évoque pour la première fois sa mort, un mois avant d’être tué sur ce coin de la Marne qu’il tenait tant à quitter.

Le 8 Juin 1918

Chers Parents

J’ai reçu la carte lettre de Papa avant-hier en revenant du coup dur que nous avons eu à supporter pendant six jours.
Depuis ma dernière carte expédiée d’un petit patelin où je comptais rester plusieurs jours et où nous ne sommes restés que 4 heures. Je ne sais pas trop comment j’ai fait mon compte pour vous écrire d’ici. Transportés par autos en vitesse, nous avons été embarqués en contact immédiat des Fritz et pour les empêcher de passer la Marne à Jaulgonne , nous n’étions pas les plus nombreux si bien qu’il a fallu faire sauter le pont et les attendre de l’autre côté. La première nuit s’est passée sous les torpilles qu’ils nous expédiaient deux heures après leur arrivée et la journée suivante n’était que claquement continue des mitrailleuses qui clouaient sur place ceux d’entre nous qui levaient le nez. Ils sont arrivés le soir sur nous et ont été reçus de bonne façon, mais malheureusement certains de mes camarades ont été pris et amenés, pour vous donner idée à peu près du caractère de l’action, je vous dirai qu’un de nos officiers pris trois fois s’est échappé trois fois et a été tué à la quatrième prise. Pendant six jours la lutte a été très dure et le repos totalement impossible de nuit comme de jour, après la relève, nous avons été bivouaquer dans un ………………………….comme si j’avais été bercé.
Je ne sais pas du tout ce que les boches veulent faire mais je crois qu’ils auront bien du mal de continuer leur marche en avant. Ils ont bénéficié de la surprise et d’un temps qui leur a permis bien des choses.
Depuis mon retour des lignes, le C. I. D a été vidé de tous les hommes et gradés disponibles. J’ai de la chance d’avoir une place au ravitaillement à cause de mon numéro de départ qui était le dernier.
Je ne m’en plains pas, quoique assez occupé surtout les nuits. Je peux me remettre un peu de la fatigue de ces jours passés. Je pense que ma lettre vous trouvera en bonne santé tous les deux ainsi que Grand-mère et la Tante.
De Maman, j’ai eu la surprise de recevoir un superbe chapelet en bois que j’ai du laisser sur une armoire dans le pays où j’étais, c’est absolument inutile de renouveler l’expérience, je n’en suis pas plus converti et c’est dommage de perdre de l’argent pour acheter les timbres d’affranchissement. J’ai eu des nouvelles du travail des Gothas et du canon sur Paris par les permissionnaires qui sont rentrés ces jours-ci. La ville lumière se rend maintenant un peu compte du travail de ces engins de mort qui faisaient rester indifférent beaucoup de ceux qui n’avaient jamais senti l’odeur de la poudre boche.
Je suis bien peiné de la nouvelle de la mort accidentelle de Mr Gandeboeuf, je te charge mon cher Papa de présenter mes sincères condoléances aux proches parents.
D’Emile, j’ai reçu de bonnes nouvelles ces jours-ci. Il ne me dit pas s’il a repris le contact, je souhaite que non. De Maurice, rien depuis un moment, j’en conclus qu’il se porte bien.
J’ai bien cru un moment aller retrouver Félix, il s’en est fallu de peu, seulement les rôles se sont renversés, ce sont les boches qui ont poussé le cri : Kamarade !
Je souhaite que Félix dise vrai et que la confiance qu’il montre reprenne parmis nous.
Les quelques jours que tu es venu passer auprès de Maman auront certainement un bon effet et je pense mon cher Papa que tu y resteras un bon moment.
Je ne connais pas la nouvelle adresse du Tonton, je te charge de l’embrasser pour moi ainsi que la Tante et Marie Louise.
Plus rien à vous dire, chers parents, je vous embrasse bien affectueusement y compris Grand-mère et Tante.




Dimanche le 23 Juin 1918
7 jours avant d’être tué
Mon cher Papa.

Je viens d’apprendre par un mot de Maurice que tu étais rentré à Paris. Je pense que tu as laissé Maman en meilleure santé et que le cafard était passé.
Ma longue lettre a fait le tour de la famille, pourtant elle n’avait rien d’extraordinaire. Tous les copains qui étaient avec moi en ont vu et fait autant.
Je te remercie bien de ton petit colis (saucisse et fromage) il m’a servi le matin quand je partais à 4h pour rester 8 heures dans un fourgon.
Je suis toujours au Ravitaillement du C. I. D et pour le moment je ne m’en fais pas une miette. Tous les autres gradés et hommes disponibles sont partis au Régiment de combat pour boucher les nombreux trous. J’ai eu la veine d’être arrivé le dernier de mon grade.
J’ai vu avec plaisir que tu avais bien profité de tes vacances pour sortir Maman et la distraire. Ça lui aura fait certainement beaucoup de bien.
D’Emile et de Maurice les nouvelles sont bonnes. Je vais tous les 3 jours à Epernay et j’en profite pour bien employer mes heures de liberté. Nous y allons pour le Ravitaillement de la Compagnie.
Merci pour tes souhaits de bonne fête, nous allons l’arroser ce soir, nous sommes 4 du même prénom, les bouchons vont sauter un sacré coup. Tu vas reprendre le collier très probablement demain, je te souhaite bon courage et de bonnes affaires.
Donne moi des nouvelles de Maman !
As-tu reçu mon livret de pécule et ma photo,
Je t’embrasse bien affectueusement.

Sa dernière lettre

Le 29 Juin 1918.
Mon Cher Papa.
Suis affecté à la 6ème Compagnie depuis hier soir. Le contact n’a pas été dur à reprendre. Je ne m’en fais pas une miette/.
J’espère que tu es en bonne santé !
Tout va bien.
Je t’embrasse affectueusement.
J. R

Le 30 Juin 1918 Jean RENOUX fut tué par un obus Allemand
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La médaille qu’il n’aura qu’à titre posthume

Le 17 Décembre 1917, l’oncle Jean demanda à être cité à l’ordre afin d’obtenir une décoration, citation qui se justifiait par le fait qu’il avait été blessé à deux reprises dans la même journée, et qu’il avait continué à se battre après la première blessure. Cette demande a reçu trois avis très favorables avant d’être transmit à son ancien chef de section, or, celui-ci « ne souvient pas que Jean RENOUX, blessé à Ville s/Cousances continua son service à la section.
Cela deviendra sous la plume d’un Colonel : « Le chef de l’époque du caporal fourrier RENOUX infirme les allégations de ce gradé. »
Le carnet de route de Jean, écrit au jour le jour nous permet, aujourd’hui de laver l’honneur de Jean RENOUX, qui obtiendra la médaille militaire à titre posthume en 1920.