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05/05/2012

Avant Propos (mémoires de guerre 1914-1918)

La Retranscription sur un blog ne m’a pas permis de restituer les phrases ajoutées par Louise, la mère de Jean, ainsi que les notes de bas de page,

 
Par contre je peux adresser à celles et ceux qui seraient intéressés un document Word sur lequel j’ai retranscrit l’intégralité de son (minuscule) carnet de route et de ses lettres, y compris les phrases ajoutées par sa mère. J’ai volontairement choisit d’utiliser, pour ce document, la police d’écriture Yorkshire, car elle correspond parfaitement à celle de Jean RENOUX. De même, je me suis efforcé de respecter la mise en page de sa correspondance. J’ai également essayé, du mieux que possible, de retrouver les localités, les évènements et les personnages qu’il évoque dans ses courriers afin de les porter en notes de bas de page. Les photocopies des principaux courriers sont incluses dans ce document ainsi que la totalité des photos en ma possession.

 
Je garantis l’authenticité de ces écrits, et je ne peux que regretter que les lettres écrites entre l’été 1916 et l’été 1917, période au cours de laquelle Jean RENOUX était au front, ne soient pas parvenues jusqu’à nous.
Dans la note "A la découverte de Jean RENOUX" j'ai écris que "j'avais depuis décidé unilatéralement que ce jour (celui où j'ai appris l'existence de cet oncle) était le 30 juin 1958". Je précise qu'il y a 90 % de chance que ce fut effectivement à cette date, à quelques jours près, qu'eu lieu cette rencontre
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21/03/2008

A la découverte de Jean RENOUX

J’ai longtemps crû que mon grand-père n’avait eu que deux frères, d’abord Félix qui avait la particularité d’être deux fois mon Grand-oncle puisqu’il était aussi le mari de Marcelle la sœur de ma Grand-mère, lui je le connaissais bien car il demeurait à une dizaine de kilomètres de la maison de mes Grands-parents où nous vivions tous ensemble. Je connaissais moins bien Emile, qui demeurait à CHATEAU-THIERRY avec son épouse Paulette, il faut dire que celle-ci n’avait pas toujours été en très bons termes avec ma Grand-mère qui lui reprochait d’avoir couvert quelques frasques de Félix à l’insu de sa sœur Marcelle.

A la fin des années cinquante, mon Grand-père m’a amené avec lui à CHATEAU-THIERRY pour y visiter son frère Emile, j’ai depuis décidé unilatéralement que ce jour fut le 30 juin 1958.
Après le repas, au lieu de retourner directement chez nous à CLERMONT DE L’OISE, nous nous sommes rendus près d’un petit village au bord de la Marne. C’était la campagne, au milieu des champs se trouvait un enclos qui a évoqué en moi le muret d’un jardin comme celui de mon Grand-père maternel à PUGET-THENIERS, nous y avons pénétré par une petite porte métallique. L’oncle Jean nous y attendait dans la première allée sur la droite. Quarante ans plus tôt, le 30 juin 1918, un obus allemand lui avait ôté la vie quelques jours avant le début de la seconde bataille de la Marne et de la contre- offensive victorieuse des armées alliées.
Il est difficile d’imaginer ce qui peut se passer dans la tête d’un enfant de neuf ans en découvrant l’univers d’un cimetière militaire, mais ce que j’y ai compris ce jour-là est resté à jamais gravé dans ma mémoire. Pour la première fois, je prenais conscience des horreurs de la guerre, ce n’était plus un jeu de cour de récréation, les morts étaient là à mes pieds, ils ne le lèveraient pas au coup de sifflet du maître pour retourner en classe.
Je me souviens d’avoir questionné mon Grand-père sur cet oncle dont je découvrais à la fois l’existence et la disparition, je ne sais plus comment cela vint dans la conversation, mais il me dit qu’à la fin de la guerre il était venu reconnaître son frère. Cela me frappa, pour moi, on reconnaissait quelqu’un dans la rue et on le saluait, mais un mort, comment reconnaît-on un mort ? « A sa façon de lasser ses souliers et à son cuir » me répondit mon grand-père. Son cuir ? Jean avait donc un blouson de cuir sur lui lorsqu’il a été tué ? Pendant des années cette phrase tournicotât dans ma tête avant que j’en comprenne de sens.
Pendant un long moment nous avons parcouru les allées de ce cimetière, j’allais d’interrogation en interrogation, pourquoi toutes ces tombes de soldats « inconnus » et puis ces tumulus où reposaient collectivement tant d’hommes dont on ne pouvait lire que les noms de certains d’entre eux, mais pas de tous.
Mon Grand-père m’expliqua alors le sinistre « décompte » des corps sur les champs de bataille, ceux qui étaient entiers, identifiés ou non, et qui avaient droit à une tombe individuelle et puis tous ces débris humains, ces ossements dispersés par les obus, laissés des mois et des mois sans sépulture, que l’on collecte une fois les combats finis. En triant les mains droites d’un coté, les mains gauches de l’autre, et ensuite les pieds, les crânes, les bras, avant de faire le macabre total de tous ces morceaux, si le chiffre le plus élevé est celui des pieds, on considérera que l’on a retrouvé un nombre équivalent d’hommes tués dans le secteur où on a collecté ces restes humains. Mais alors pourquoi y a-t-il quelques noms sur les tumulus ? Parce que parfois, me précisa mon Grand-père, une gourmette sur une main, un portefeuille dans la poche d’un torse, permet de dire que le corps de tel soldat porté disparu se trouve parmi ces restes.
Longtemps j’ai essayé d’imaginer cet oncle, lorsqu’on est enfant, on ne peut se référer qu’à ce que l’on connaît, si Jean était le frère de mon Grand-père, il ne pouvait que lui ressembler, ou bien à Félix ou Emile, c'est-à-dire que je le voyais comme un vieux monsieur, dans son uniforme et sa veste de « cuir ». J’avais retenu aussi de son histoire, qu’il était important d’avoir une façon bien à soi de lacer ces chaussures, je me suis mis à la recherche d’un laçage qui diffère des autres, et bien des années après, quand vint mon tour de partir à l’armée, j’ai lacé mes souliers « autrement », c’était vraiment symbolique car personne dans ma famille ne le savait. Le temps passa, j’oubliais presque Jean, lorsque très récemment, c'est-à-dire dans les années 90, je découvris sa photo, ce fut un choc, oui, il ressemblait à mon grand-père, mais avec un demi siècle de moins, je réalisais qu’il était plus jeune que moi, figé dans une éternelle jeunesse que la guerre lui avait volé. Comme la photo était en pied, j’ai aussitôt regardé ses souliers, et je dus admettre qu’effectivement, son laçage n’était pas des plus courrant, et assez éloigné (hélas) de ceux que j’ai pu adopter au cours de ma vie.

J’ai appris petit à petit à le connaître, aujourd’hui, je le découvre au travers de ses écrits, qui était-il ? D’où venait-il ?
De sa famille Maurice écrira dans ses mémoires :

« A l’école, mon père s’était fait remarquer par son assiduité et son attention. Sur intervention du curé de BOURG-LASTIC, mon père Antoine fut envoyé au collège de TAUVES (63), puis au séminaire de LAVAL (53). N’avait-il pas la foi ? , je ne sais, car il ne nous a jamais parlé de cette période de sa vie. Il quitte ce collège et vint travailler à PARIS, dans le magasin où ma grand-mère Félicie était caissière. Pour l’époque il avait une excellente instruction et une présentation impeccable. Ma mère y était également vendeuse aussi l’amour fit le reste. Ils se marièrent le 3 Octobre 1885 à PARIS (l7eme). Mon père avait 27 ans, ma mère 22 ans. Le 9 Octobre 1886 naissait mon frère Félix, puis 10 mois plus tard mon frère Émile arrivait. Mon frère Jean le 20 Janvier 1889 et moi-même le 26 Octobre 1897. »

Jean RENOUX était donc le troisième fils d’une fratrie de quatre garçons, pendant huit ans, il a été le petit dernier de la famille, il est facilement imaginable qu’à ce titre il ait été le préféré de sa mère jusqu’à la naissance de Maurice.
Tout semble réussir à cet élégant jeune homme, placier dans un magasin de dentelles parisien.

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Jean RENOUX (avant la guerre)

Maurice le décrit ainsi :

Maurice le décrit ainsi :

« Mon frère Jean, qui était rentré de son service militaire en 1912 (c’est à dire depuis un an), demanda à son patron, s’il n’avait pas une place de second pour moi. Ce dernier ayant accepté, Jean me fit venir à PARIS, après acceptation de mes parents. Il était logé dans l’immeuble où se trouvait le magasin: ”Dentelles & Broderies” rue de RICHELIEU, près de la Bourse. Puis un jour après que le magasin fut transféré rue du 4 Septembre, nous changeâmes de logement pour aller rue RAMEAU (petite rue bordant d’un coté le square LOUVOIS, lui-même situé en face de la bibliothèque nationale, rue RICHELIEU). Au 6ème étage nous avions une très grande chambre à coucher, une minuscule salle à manger et un coin cuisine de 2m x 1m. C’était bien suffisant. Mon frère Jean, et les autres placiers avaient aussi leur propre clientèle. La mode dans ces années là permettait d’utiliser beaucoup de dentelles et de broderies pour les robes, ainsi que pour la lingerie fine. Je me souviens, fort bien, avoir livré des dentelles, de 0,70 m de hauteur. Comme il en fallait un grand métrage, (pour donner une certaine ampleur) cela représentait un prix élevé.
A titre de comparaison d ans l’année 1912, mon frère avait fait “6O.000Frs” OR d’affaires, soit à 10% de commission : 6000Frs OR de gains nets, à cette époque beaucoup de petits employés gagnaient l5OFrs (rarement 300) par mois. ».

Antoine, le père, a exercé de nombreux métiers, généralement dans le commerce, et nous avons pu lire plus haut que c’est dans le magasin où il travaillait qu’il rencontra Louise, son épouse, elle est née à ALGER au début de la colonisation car fille de militaire, son père Charles Buisneau, avait enseigné à partir du 14 Mars 1864 la topographie au PRYTANEE IMPERIAL de LA FLECHE. On rapporte de lui qu’il aurait été sanctionné pendant son séjour en ALGÉRIE, pour avoir refusé de s’incliner devant un buste de NAPOLÉON III, de ce fait, on lui doit la devise de la famille « Fidèle au Devoir, Rebelle à l’Injustice ».
Comme beaucoup de français à cette époque, Louise est une « revancharde », la patrie doit venger l’affront de la guerre de 1870 et de la capitulation de SEDAN, elle éduquera ses quatre fils dans ce sens. Et pourtant, paradoxalement, les lettres de Jean ou les mémoires de Maurice, ne font pas état de leur part d’un patriotisme fanatique, ils ont un devoir à accomplir, ils le feront, mais parfaitement conscients de l’horreur et de la catastrophe qui les attend.

Retour aux écrits de Maurice RENOUX« Un certain Jeudi, le 30 Juillet 1914, alors que nous nous rendions au magasin vers 9H, mon frère Jean acheta son journal en passant près d’un kiosque. Tout en marchant, sur le trottoir, à coté de moi, il ouvrit son journal. Brusquement, il s’arrêta pile: Un titre “Mobilisation générale en RUSSIE”, lui fit comprendre que les événements dont on parlait très peu depuis l’assassinat de l’Archiduc d’AUTRICHE prenaient une tournure dramatique pour nous. Nous n’étions pas préparés du tout à ce qui allait suivre.
Quand je dis “nous”, je veux dire la plupart des gens, car on ne croyait pas du tout à la guerre ; Pourtant, depuis le début du siècle quelques alertes sérieuses auraient pu nous inciter à nous méfier. Il est bien certain que dans les sphères gouvernementales les dirigeants étaient très attentifs.
Nous étions alliés avec la RUSSIE et “l’entente cordiale” régnait entre l’ANGLETERRE et nous (les livres d’histoire relatent cela très bien).
Arrivés au magasin la conversation roule sur cet événement et chacun interpellait son collègue pour lui demander quand il partait. Nous nous attendions à apprendre que la FRANCE, à son tour, prendrait des précautions et mobiliserait son armée. Je savais que mon frère Jean devait partir “immédiatement et sans délai” dès que le jour de la mobilisation serait connu. Nous allions voir notre frère Émile, le soir même, et nous entrâmes rue RAMEAU, attendant la suite des événements.
Ce n’est que le 1er Août à 11H environ, alors que nous étions tous les deux en train de boire notre café dans un petit bar, qu’un client arriva au comptoir et dit au patron “Ce coup-ci ça y est ! Les affiches sont posées au Ministère de la Guerre”. La mobilisation générale étant ainsi fixée au Dimanche 2 Août à 0hoo ; Mon frère devait rejoindre le 165ème Régiment à VERDUN. Comme il était prescrit, sur son fascicule de mobilisation, qu’il devait se procurer une paire de brodequins militaires, qui lui serait remboursée, il s’empressa d’aller au plus près (chez MANDFIELD) et nous allâmes dire “au revoir” à notre frère Émile qui ne partait que quelques jours après à CHALONS SUR MARNE, rejoindre son régiment au 5ème chasseurs à cheval. De son coté mon frère Félix rejoignait le 113ème Régiment à BLOIS. Le Dimanche je partis avec Jean à la gare de l’Est et je fus témoin de l’enthousiasme des réservistes... Quelques jours plus tard, j’en fis autant pour mon frère Émile. J’allais le chercher chez lui, Avenue Victor HUGO. Il était en tenue militaire de l’époque : tunique bleu ciel, pantalon garance, Képi rouge et bleu. Quand il sortit de l’immeuble les passants crièrent “VIVE L’ARMÉE” et mon frère répondit “VIVE LA FRANCE” ! Ces deux cris reflétaient bien le sentiment général du moment, mon frère avait cru devoir faire passer la FRANCE avant 1’ARMEE.
Il avait été bien convenu avec mes frères que je devais retourner chez nos parents mais il me fallait attendre que les trains puissent amener les civils après la mobilisation. Je crois me souvenir que je partis le 19 Août et le voyage PARIS- CLERMONT FERRAND dura une nuit et une partie de la journée.
Enfin, je me retrouvais en famille dans l’angoisse générale de ce qui allait se passer. »

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Aujourd’hui, j’ai sous les yeux le carnet de route de Jean RENOUX, ouvert dès le samedi 1er Août, premier jour de la mobilisation, jour après jour, il y a laissé des notes, plus à la manière d’un pense bête que d’un journal personnel, il y mentionne ses faits et gestes entre son arrivée à Verdun (où les combats n’avaient pas encore commencé) et son admission à l’Hôtel Dieu de Marseille à la suite de sa première blessure. Nous pouvons ainsi le suivre sur les routes de la Meuse, attendant un ennemi qui ne viendra qu’à la fin Août jusqu’à son baptême du feu au soir du quel il écrira « quel triste spectacle ».
Le Dimanche 6 Septembre, blessé à deux reprises , il va errer plusieurs jours sur le champs de bataille à la recherche de secours qui ne viendront pas, il parviendra seul à atteindre un village, d’où il sera évacué le mercredi 9 septembre. Au cours de ce périple il notera sur son carnet
« Quelle triste chose que la guerre, chose stupide à mon idéal. »
De lui, il nous reste ses photos, parfois surchargée, comme le sont ses courriers, de rajouts plus ou moins délirants de sa mère. Jean est immédiatement reconnaissable, avec son air de grand gamin, souriant au milieu des mines tristes de ses camarades.

Il y a aussi les lettres à ses parents. Pendant quatre ans il va essayer de les rassurer sur son sort, réconfortant une mère éternellement dépressive, tout en leur décrivant sa vie de soldat, des hôpitaux militaires au retour sur le front en passant par les camps d’entraînement. Utilisant un ton presque joyeux, il va leur conter avec humour sa vie de tous les jours, jusqu’à ce jour de Décembre 1917 où il va être gazé.
Le pessimisme le gagne, il n’y croit plus, pressent-il sa mort ? Près d’un mois avant celle-ci, il confie son carnet de pécule à son père, et à sa mère, très croyante, qu’il a toujours ménagé jusque là, il écrit :
De Maman, j’ai eu la surprise de recevoir un superbe chapelet en bois que j’ai du laisser sur une armoire dans le pays où j’étais, c’est absolument inutile de renouveler l’expérience, je n’en suis pas plus converti et c’est dommage de perdre de l’argent pour acheter les timbres d’affranchissement.
Le 29 Juin 1918, il rédige la lettre la plus courte qu’il nous reste. Il annonce à son père qu’il retourne au front après quelques jours passés à l’arrière, « je ne m’en fais pas une miette » lui dit-il. Le lendemain, sera pour Jean sans…..lendemain.

Carnet de Route de Jean René RENOUX

Du 1er Août au 13 septembre 1914

Samedi 1er Août. Mobilisation.

Dimanche 2 Août. Adieu à tous les parents et amis, Départ à 12H½, arrivée à Châlons 7 heures. (19 heures)
Départ pour Verdun 8 h 20, (20h30) pas moyen d’avoir de pain au buffet de Châlons. Voyage rapide de Châlons à Verdun, arrivée à la gare à 2 heures, au Fort Lachaume à 2h½ après avoir été arrêté par 4 ou 5 sentinelles.
Aussitôt arrivé, aussitôt couché. Réveil à 5 heures du matin. Je retrouve des anciens de ma classe et suis heureux de me retrouver en pays de connaissance.

Lundi 3 Août. Le fourrier me dit que je ne suis pas affecté au 165ème. J’attends mon ordre de départ pour Châlons, après avis du colonel, je dois rester à Verdun. J’attends une décision avec impatience.
Il arrive des territoriaux de l’artillerie et j’ai la chance de retrouver Mr Charlas avec qui je peux causer de Paris.

Mardi. Réveil à 3h½. Aucune nouvelle de quoique ce soit.

Mercredi 5 Août ; Un commandant de l’artillerie nous annonce la déclaration de guerre. Nous répondons par des cris qui laissent voir avec quel entrain nous ferons notre devoir. Nous attendons toute la journée le moment du départ. Enfin à 6h (18h) départ pour Glorieux où le régiment doit se réunir. Arrivée à 6h½ (18h30) , nous n’avons rien pris à manger, mais nous nous endormons dans le calme ne pensant qu’à ceux que nous laissons.

Jeudi 6 Août. Nous faisons connaissance avec les gradés et les officiers que nous ne connaissons pas encore. Nous ne savons pas encore où nous serons affectés. Pour l’instant nous sommes à la Cie H-C. Toute la nuit et toute la matinée des trains venant de Paris amènent des troupes. Que d’hommes ! Nous avons des nouvelles que nous croyons exactes et qui nous réjouissent, les français sont dit-on à Mulhouse. Par contre les allemands sont à Brisy et se sont livrés à des actes de brutes en fusillant 2 jeunes gens de 17 ans à X….. .
Deux Alsaciens viennent s’enrôler à notre régiment et sont la curiosité générale. Couché à 10 heures (22hoo).

Vendredi 7 août. Réveil à 3h½. Rien à faire et pas de nouvelles, on nous apprend que nous sommes réserve des troupes de Verdun, combien aimeraient mieux être en avant. Je retrouve mon ancien lieutenant Hubert qui parle de moi au capitaine pour me faire prendre comme cyclos. J’attends notre répartition dans les autres compagnies. Soupe à 12 h. revue en mobilisation à 15h½. J’attends des nouvelles de Paris mais rien encore, j’espère que la prochaine distribution ne sera pas blanche pour moi. En effet à 6 heures (18h) une bonne lettre de Mlle Yvonne Masguières me donnant des nouvelles de Paris. J’y répondrais demain si le temps ne me fait pas défaut, couché à 8 heures (20h).

Samedi 8 Août. Réveil à 2h½ et départ à 4 heures pour faire des tranchées et des travaux de défense au fort des Bois Bourrus. Départ avec le chargement complet, 12 Km à faire. Arrivée vers 6 heures. Nous coupons des arbres pour faire des abattis, nous sommes 30 pour porter les arbres. Jusqu’à 11 heures travail après casse-croûte et travail jusqu’à 15 heures 15. Départ et retour à Glorieux…sur notre route nous croisons le 101ème et le 102ème de Paris, ils doivent remonter vers le Nord. Arrivée à 6 heures (18h) pour la soupe qui n’est pas en quantité. Couché à 7h½ (19h30) fatigués et ayant 3 ampoules aux pieds.

Dimanche 9 Août. Réveil à 3h½. Revue par le capitaine pour 8 heures. Tenues de mobilisation, mes pieds me font mal, mais je me raidis. On annonce que des blessés sont arrivés à VErdun hier. Ils ont donné de bonnes nouvelles, tant mieux.

Lundi 10 Août. Réveil à 3h½. Tranchées jusqu’au soit.
Mardi 11 Août. Idem
Mercredi 12 Août. Idem
Jeudi 13 Août. Repos.

Vendredi 14 Août. Tranchées, nouvelles bonnes de Paris. Au rapport on nous lit les atrocités commises par les Allemands.

Samedi 15 Août. Travail comme un jour ordinaire.
Dimanche 16 Août. Idem

Lundi 17 Août. Tranchées, le soir je vais à Verdun et rencontre Guy et un autre camarade. Rendez vous pris pour dîner ensemble le Mercredi.

Mardi 18 Août. Repos, lavage du linge de corps.

Mercredi 19 Août. Tranchées. Les nouvelles que nous avons sont bonnes. Je reçois 3 lettres égarées me donnant des nouvelles de tous.

Jeudi 20 Août. Tranchées.
Vendredi 21 Août. Idem

Samedi 22 Août. Tranchées. A 12h on vient nous prévenir que nous devons partir dans la nuit. Retour à 4h. Revue par le capitaine à 5h½. Préparatif de départ qui est fixé à 3h10 demain.

Dimanche 23 Août. Dans la nuit une locomotive entre en collision avec un train, 3 blessés. Nous partons à 3h10 et faisons 4 kilomètres. Nous sommes prévenus que contre ordre est donné. Retour à Glorieux et repos jusqu’à 11 heures pour aller aux tranchées.

Lundi 24. Tranchées.

Mardi 25. Réveil à 11h40. (23h40) Départ en train jusqu’à Abaucourt.
Arrivons à la ligne de feu. Après avoir pris nos dispositifs de combat vers 3 heures. Pour commencer les allemands bombardent le 240ème Territorial et de nombreux aéros qui n’ont pas l’air de s’émouvoir de leurs obus. Le 240ème a du souffrir du feu. Nous nous rapprochons et bientôt les obus sifflent au dessus de nos têtes. Notre section par 4 venait à peine de quitter une position qu’un obus éclatait à la place. Nous le saluons comme il faut. En tirailleurs nous abordons les crêtes, l’infanterie Allemande tire sur nous sans faire de mal. Une section de la 5ème entre dans une cour de ferme. Des Allemands embusqués à l’intérieur tirent à 40 mètres, 2 morts et 8 blessés. La section se retire et en revenant tue un officier ennemi caché sous un tas de foin. L’artillerie tire toujours et la lutte se réduit bientôt en un duel de cette arme. Nos canons portent avec tant de précision que les allemands abandonnent leurs fusils, sacs, cartouches, c’est la fuite. Nous entrons dans Warcq et sur notre route trouvons des blessés du 240ème, ils luttaient depuis 2 jours.
Dans le village des maisons brûlent, 2 cadavres de Bavarois sont dans les rues. Dans une maison un vieillard est sur son lit la gorge ouverte, probablement par l’ennemi. Nous nous reposons et faisons du café. La lutte a duré 14 heures. Nous remontons sur les côtes et couchons dans des tranchées. À 9 heures (21h) nous partons contourner Herméville et arrivons à 10h. (22h) Couché 11 heures (23h). Le spectacle des blessés et des morts m’a plus émotionné que le feu.
Quel triste spectacle !

Mercredi 26.Réveil à 4h et départ à 6h½ pour Verdun. Nous rendons visite aux blessés, un meurt sans pousser une plainte, un éclat d’obus lui avait ouvert le ventre. Nous partons et allons faire grande halte à Maresan. La route a été longue et dure. Retour à Verdun à 5 heures du soir. On nous annonce que nos pertes de la veille sont de deux morts et 18 blessés. Nous présentons les armes pour nos camarades tombés au champ d’honneur et rentrons fatigués mais content d’être débarrassés de ces boches.

Jeudi 27. Repos jusqu’à 11 heures. Départ à Charny pour faire des tranchées et retour vers 6h½ du soir.

Vendredi 28. Réveil à 4h et départ pour Charny. Tranchées.

Samedi 29. Départ pour aller cantonner à la ferme de Villers les moines, contre ordre en route, nous allons à Charny et sommes logés dans une belle grange. Nous allons faire des réseaux mais ¼ d’heure après nous rentrons pour soi-disant repartir à Belleville. Nous avons vu passer hier un Uhlan prisonnier, il pleurait et tenait un chapelet dans ses mains.
Au rapport d’hier soir, on apprend que le 164ème a eu son colonel tué le 25. Le 240ème a eu plus de 200 tués et encore plus de blessés. Nous couchons à Belleville.

Dimanche30. Départ à 3 heures nous restons dans un bois pour surveiller des Uhlans qui doivent passer dans un défilé. A 17h départ pour Brabant nous allons prendre les avant postes, la nuit est froide, nous faisons des patrouilles et des tranchées.

Lundi 31. Les Allemands veulent passer la Meuse, nous devons les en empêcher à Coursenvoy, nous avons avec nous du 211 et du 220 (211ème et 220ème régiments) qui manoeuvrent très mal et nous force à reculer après avoir pris un avantage. Pas beaucoup de pertes pour nous, nous rentrons pour Brabant, au cours d’une pause un obus vient éclater et tue 5 hommes, moment d’émotion compréhensible. Nous couchons à la belle étoile.

Mardi 1er Septembre. Nous revenons sur Vacherauville et Charny pour se reposer un peu

Mercredi 2.Tranchées à Charny toute la journée.

Jeudi 3. Nous allons cantonner à la ferme de Villiers les Moines, corvée de lavage et travaux divers.

Vendredi 4. Départ pour Bois Bourrus pour faire un garis.

Samedi 5. Idem.

Dimanche 6. Réunion du régiment à Glorieux, nous partons pour empêcher un corps d’armée ennemi de bousculer le 6ème corps, nous les prenons par le flanc et avons une vive résistance. Un obus m’envoie une balle de plomb dans la jambe gauche, je continue de marcher, au cour d’une accalmie je veux faire mon pansement, je reçois une balle dans le dos tout près de la colonne vertébrale, je souffre beaucoup sur le moment. Un ami caporal Chartier vient me faire un pansement. J’attends les brancardiers toute la nuit, de temps en temps je crie mais toujours rien, c’est une nuit longue, je me traîne comme je peux vers la route et croise pas mal de cadavres. Le jour commence à pointer et déjà le canon tonne.

Lundi 7. Je suis au bord de la route derrière un gros cerisier qui m’abrite bien des balles sifflantes à mes oreilles. Il faut que j’attende le soir pour avoir l’espoir de voir les brancardiers. Des gradés passent vers 17h m’assurant qu’ils vont chercher les ambulances. Je pleure, ma blessure me pique dans le ventre. La balle est restée et je ne sais pas ce qu’elle a fait dedans. Je pense bien à mes parents et à ma petite Margot , les reverrais-je, je l’espère si je suis enlevé tout de suite et que je suis opéré sans retard. Je ne suis pas le seul malheureux bien d’autres souffrent aussi. Quelle triste chose que la guerre, chose stupide à mon idéal. J’ai soif, je n’ai rien pris depuis 24 heures, quelles souffrances que la soif, jamais je n’ai souffert autant, j’ai bien du mal à me rhabiller comme il faut enfin, j’y arrive non sans peine. La nuit arrive et je ne vois pas venir les ambulances, Je m’endors dans du foin apporté par un camarade.

Mardi 8. Vers 1 heure du matin le froid me réveille, j’ai la fièvre et j’ai bien soif, je me demande ce que je vais faire aujourd’hui. Je réunis mes forces et prenant deux branches de cerisier tombées par terre, je m’en sers comme béquilles pour aller jusqu’au prochain pays si je peux. Avec bien du mal j’arrive à Ville sur Cousances , j’aperçois une fontaine et m’abreuve un bon coup. Je tombe par l’effort commis et une femme vient me relever et me conduit à la mairie. On me donne un bol de lait que j’avale d’un trait. La mairie est pleine de blessés et une grange en face en contient une dizaine. Je me repose un peu sur de la paille. Vers 5 heures deux voitures emmènent une trentaine de blessés, mon tour sera pour ce soir probablement.
Dans la mairie il y a un capitaine blessé, il est avec nous et donne des ordres à l’instituteur pour nous faire évacuer le plus vite possible. Un camarade est mort cette nuit et est resté dans la salle. L’après midi un civil vient laver nos plaies et mettre un linge dessus. L’instituteur annonce que nous partirons le soir même. Nous sommes tous très content à l’idée d’être mieux soignés. Les obus tombent pas très loin du pays et les habitants se sauvent dans leurs caves nous laissant seuls. La nuit arrive et nous allons rester encore là. Je souffre de l’aine pendant la nuit et ne sais comment me placer pour être bien. Je ne dors pas et attends impatiemment le jour.

Mercredi 9. Les gens viennent nous voir vers 3 heures du matin. Le capitaine se fâche et fait demander l’instituteur. Il arrive 1 heure après. Il est sommé d’avoir à nous fournir deux voitures et deux chevaux pour nous emmener. Enfin les voitures arrivent nous sommes serrés mais contents d’être sortis de là. En passant dans le village, les allemands tirent sur un aéro qui passe juste au dessus de nous, les débris d’obus tombent sur les toits et aucun de nous n’est touché.
Nous arrivons par la route à Rampont, tout le pays est brûlé, nous trouvons le service de santé du régiment très étonné de nous voir dans cet état. Nous continuons jusqu’à Blercourt où un train est formé pour nous. On nous descend chez le garde barrière et un premier pansement nous est fait. On nous donne à boire et on nous met dans le train pour Verdun. Nous arrivons vers 1h½ (13h30) et sommes aussitôt dirigés vers l’Hôpital Saint Sauveur. Nous passons chacun notre tour sur la table de pansement. On coupe un poignet à l’un et un orteil à un autre ! C’est mon tour. Le médecin me demande si je sens où est la balle, je lui montre l’endroit, il regarde et après m’avoir fait tenir par trois personnes commence à faire une incision dans le coté. Le bistouri me fait mal mais je ne crie pas trop, enfin la balle est sortie, on me la donne et après le pansement on me transporte dans une salle où nous sommes 6, j’ai la fièvre et ne peut dormir.

Jeudi 10.Réveil à 6 heures, je suis à la diète, le major passe à 8 heures, je suis très constipé et le ventre me fait mal, je dors un peu dans la journée. Deux prêtres viennent nous causer et la journée est passée.

Vendredi 11. La fièvre est un peu tombée 37°3 je suis mis au lait environ 2 litres par jour et à la tisane à discrétion, je bois beaucoup, j’ai toujours mal au ventre, je le dis au major, il me donne 3 cachets de rhubarbe qui ne font pas d’effet.

Samedi 12. 4 camarades dont évacués, nous restons 2 dans la chambre. L’infirmière vient prendre la température, on me donne un lavement à la glycérine et 50 ctgr de quinine pour la fièvre. À 10 heures je bois du bouillon et mange quelques pommes de terre, l’après midi je lis, à 5 heures riz et singe à la vinaigrette. Je m’allonge et compte bien dormir. Dehors un vent de tempête nous réveille à chaque instant. Enfin vers 1 heure du matin je m’endors assez bien.

Dimanche 13. Je bois du café et mange un petit morceau de pain. Je n’ai plus de fièvre. J’espère qu’on va me changer mon pansement aujourd’hui.

Je reste à Saint Sauveur jusqu’au 4 octobre où je suis évacué.


Séjour dans les Hôpitaux de Marseille

Je suis embarqué sur un brancard mais je ne sais pas dans quelle direction. Départ à 4 heures nous roulons toute la nuit et vers 9 heures le lendemain nous sommes à Neufchâteau . On nous descend du train pour visiter les pansements et nous donner du lait ou autres aliments, à 11 heures on nous remonte dans un autre train qui part à 12 h pour le midi. Nous passons à Dijon en pleine nuit et nous voyons Lyon et la Drôme beaux pays sur toute la ligne. Enfin dans la nuit du 7 au 8 (Octobre) nous arrivons à Marseille Gare Saint Charles, on nous transporte du train dans des tramways électriques et nous filons dans les hôpitaux. Je vais à l’Hôtel Dieu. On me déshabille et me couche, le lit est doux et je sens que je serai mieux soigné qu’à Verdun. Les infirmières font le service et les gros travaux sont fait par des hommes. Le major est secondé par un médecin, un chirurgien et plusieurs internes qui nous soignent très bien. Je suis en observation pendant deux jours et nuit, ce traitement me fait du bien, le coté devient moins dur mais les élancements persistent toujours. Je suis à la diète lactée et au repos absolu. Le 3ème jour je suis à la purée et au lait, la glace est remplacée par des gélules d’opium. Je peux dormir et cela me semble bon nous sommes très bien traités. Nous avons des visites tous les jours. Aujourd’hui Dimanche j’ai récolté des gâteaux, des bonbons, des cigarettes, les journée passent vite et si j’avais des nouvelles je m’estimerai heureux.
Je reste couché jusqu’au 22 (Octobre), je me lève et malgré ma canne je vais de tous les cotés tant mes jambes sont faibles. Le 24 départ pour Sainte Marguerite où je suis très bien, il y a un grand jardin où l’on peut se promener, j’en profite de trop car le 26 je suis repris par mes élancements et dois me recoucher, on me met des cataplasmes au laudanum pour me calmer. Je me sens mieux le 3 (Novembre) et me lève pour me mettre dans une chaise longue, cadeau de la surveillante de nuit. Le 6 sortie et visite de la ville pour les costauds, je n’en suis pas, ce sera pour une autre fois.